CTNENOPHORA I (2022-JAPON) & CTENOPHORA II (2026 - en cours de réalisation)

« Dans Cténophora I, le dessin est envisagé non comme une simple production d’image, mais comme une expérience située engageant simultanément le corps, le temps, l’espace et le rythme. Le trait y apparaît comme l’inscription matérielle d’une présence en acte, traversée par la fatigue, la répétition, la gravité et l’écoute. Face à la fluidité et à la dématérialisation contemporaine des images, ma pratique « réintroduit » une expérience physique du geste, où la lenteur devient une forme de résistance et d’attention au réel.

La réflexion de Maurice Merleau-Ponty constitue un point d’ancrage essentiel dans cette démarche. Dans sa pensée du « corps situé », le corps n’est jamais envisagé comme un simple objet biologique mais comme notre manière d’être au monde. Le dessin frontal engage ainsi l’ensemble de la posture : équilibre, déplacement, respiration, tension musculaire. Le trait conserve la mémoire de cette expérience perceptive et corporelle ; il devient la trace d’un corps en relation avec son environnement plutôt qu’un signe autonome détaché du vivant.

Cette approche rejoint également la pensée de Tim Ingold, pour qui la ligne ne relève pas du contour fixe mais d’une trajectoire vécue. Ingold envisage le tracé comme le prolongement d’un mouvement dans le monde. Dans Cténophora I, le dessin procède précisément de cette logique de cheminement : le geste avance sans forme prédéterminée, porté par une temporalité continue, par l’écoute et par l’endurance du corps. Le trait devient alors moins représentation que mémoire d’un déplacement, d’un rythme et d’une durée.

Le son; joue dans ce processus un rôle structurant. Les compositions répétitives de Steve Reich et Philip Glass (écoute au casque pendant le processus) produisent des régimes temporels qui modulent directement la vitesse du geste, l’intensité du tracé et les micro-variations de la ligne. La répétition n’y produit jamais l’identique : elle laisse apparaître des écarts, des altérations et des fragilités qui rendent visible le temps vécu du corps.

Le mur constitue enfin un élément central du dispositif. Plus qu’un support, il agit comme une surface de confrontation physique, imposant au corps une relation constante à la verticalité, à la gravité et à la résistance. Dans cette perspective, la notion de  diagramme  développée par Gilles Deleuze (à propos de la peinture de Francis Bacon) éclaire particulièrement ma démarche. Le diagramme désigne un champ de forces où le geste agit directement sur la matière avant toute organisation représentative. Dans Cténophora I, le dessin relève de cette dynamique : le trait naît d’un rapport de tension entre le corps, le mur, le rythme et la matière, dans un espace où contrôle et déséquilibre coexistent continuellement.

Le dessin apparaît ainsi comme un processus d’incarnation plutôt qu’un objet clos : une trace de vie, fragile et persistante, où se révèlent les conditions mêmes de la présence au monde. »

Extrait du livre d’artiste – en cours d’écriture – / Ctnénophora –  diagramme & lenteur / Sylou LE RHUN 2026 

# Cténophora est un dessin/performance. Exposition Internationale d’art contemporain à Toyama au Japon/2022.

Ctenophora / drawing on paper - coloured pencil -200X210cm